Réflexion sur la danse

La danse, un certain langage
La danse comme étant l'expression poétique du corps


Quand on suit un cours de danse sans disposer d'un quotidien spécifique de danseur ou d'un apprentissage passé, on a beau être attentif et consciencieux, le rendu esthétique est bien moindre que celui de l'enseignant. Les uns diront qu'il ne s'agit simplement que d'un manque de pratique, les autres comprendront peut-être que la danse ne se résume pas à articuler quelques pas ou passes, voire même quelques mouvements isolés. La danse est un langage qui se veut toujours perfectible où la finition de chaque mouvement sollicite le corps en entier.
Par la parole, on peut transmettre un message de manière succincte, claire, sans fioriture, grandiloquence ou démagogie. On peut tout autant, s'étaler, être solennel, léger, majestueux, délicat et à l'inverse, grossier ou vulgaire. Parallèlement, chaque adjectif qui caractérise une manière de communiquer peut être traduit par des mouvements du corps très représentatifs. Les mouvements du corps sont à la danse ce que les mots sont à la poésie. La danse devient alors l'expression poétique du corps.

A chaque poète son langage...

Comme la poésie couvre plusieurs approches littéraires (prosodie, versification...), la danse couvre plusieurs approches corporelles à travers plusieurs styles.

La salsa, une poésie éclectique

En la comparant aux autres danses, il est aisé de noter que la salsa développe une grande ouverture d'esprit. Les protagonistes du milieu rivalisent d'originalité dans les mélanges, confrontant plus ou moins heureusement salsa et hip-hop, samba, afro, classique, jazz, contemporain ...
Pareillement, si d'autres danses de couple telles que le tango, le rock, le swing ou la samba pour ne citer qu'elles, ne sont pas vraiment disposées à adopter les « bougés » typiques de la salsa, cette dernière s'approprie volontiers les clins d'oeils des autres danses.
Au fond je ne pense pas que cela soit lié au fait que, dans ce milieu, l'on soit plus ouvert qu'ailleurs. Il semble que la facilité d'adaptation de cette danse corresponde à l'ouverture de la musique dont elle est issue. En effet on ne danse pas le lindy hop sur du Bill Haley mais sur du jazz, de même on ne danse pas du tango milonguero sur du Gotan Project. Au-delà d'un phénomène de mode, une danse se développe ou se crée lorsque la musique évolue. Pour rester dans le même esprit que la musique, la danse est obligée d'évoluer afin que le dialogue entre danse et musique soit le plus heureux possible. La danse devient conséquence de la musique. Et si la danse salsa est plurielle et en constante évolution, c'est que sa musique est elle-même un « melting-pot » qui puise son authenticité dans la richesse de ses influences.

Danse et musique

Dès lors, on ne peut plus parler de danse sans musique. Le danseur éprouve une forme de félicité à souligner la musique avec son corps.

Il la traduit avec son « vocabulaire » corporel, il l'habille avec sa propre sensibilité et dès le moment que cela sonne juste, ceux qui observent l'évolution du danseur sont affectés et émus par cette symbiose apparente. Il y a là un phénomène difficile à expliquer car la vision du spectateur répercute des émotions instantanées beaucoup plus rapidement que les mots : le cœur parle plus vite que l'esprit !

Parmi tous les ingrédients qui concourent à la beauté de l'expression corporelle du danseur, qu'il soit sur scène ou lors d'un bal, l'intimité qu'il entretient avec la musique est sans aucun doute la qualité qui a la plus grande influence sur les spectateurs.
Ce phénomène de communication instantanée est probablement dû au fait que le danseur est lui-même habité par la musique et vit en osmose avec elle à qui il confie son interprétation poétique au point même qu'on ne sait plus si c'est le danseur qui interprète la musique, comme une percussion vivante, ou si c'est la musique qui fait écho à ses mouvements.
En matière d'interprétation les choix sont nombreux car la richesse de la musique et la diversité des sensibilités culturelles multiplient les interprétations possibles, ne serait-ce qu'entre les adeptes de la mélodie et les partisans de la phrase rythmique.

Le corps au service de la danse

Pour suivre l'idée selon laquelle on danse comme on fait de la poésie, il est clair qu'il faut pratiquer énormément de mouvements, les essayer, les associer afin de leur donner vie. Brel disait « Pour écrire des chansons, il faut écrire tous les jours ». Il en va de même pour la danse. D'autant que, si l'on se réfère à l'école d'Europe, on apprend plus à parler avec des mots qu'avec son corps. A l'inverse, on a plutôt tendance à restreindre les possibilités de son corps ... voire même à le déformer : mauvaise tenue en position assise, tensions à répétition dans le monde du travail, etc.
Enfin, qui dit langage du corps suppose une culture du corps, soit un souci scrupuleux de la nourriture des muscles et de l'hydratation de ce système si complexe. Sans en avoir une preuve formelle, certains kinésithérapeutes soutiennent qu'une meilleure alimentation peut assouplir le dos.

Ainsi, l'alimentation mais aussi la rigueur des entraînements de renforcement musculaire et la nécessité de bien récupérer, rappellent l'exigence du sport en général. La danse a incontestablement un lien étroit avec le sport si bien qu'elle est se trouve souvent sous la tutelle du ministère de la Culture et des Sports.

Danse, cœur et raison

Pourquoi s'attacher à ce point à interpréter la musique ? Je crois tout simplement que la danse est une réaction du corps en réponse à l'impulsion que génère la musique. Une musique nous parle, notre corps lui répond et une forme de dialogue s'instaure. A mon sens, c'est là que se joue une question cruciale : comment le corps peut-il apprécier une musique, lui répondre en harmonie, et ce tout en temps réel ? Il y a dans la danse une immédiateté par rapport à la musique qu'on ne retrouve pas dans la communication parlée. C'est en cela que la danse dans son essence est certainement un phénomène plus émotionnel que cérébral. Intellectualiser la musique prend du temps et empêche de danser. Or, dans son expression originelle la musique n'est pas un phénomène cérébral, bien qu'elle obéisse à des règles très précises. Ainsi, comment peuvent s'harmoniser cœur et raison ? Cela me paraît très difficile dans une danse improvisée. A quoi sert d'intellectualiser si ce n'est pour mettre des mots dessus ? Or la danse n'a que faire de mots, hormis pour l'enseignement et la chorégraphie. Tout comme la peinture, je crois qu'elle commence là où les mots s'arrêtent. Peut-être qu'une des meilleures illustrations de cette idée se situe dans la genèse de la danse où les danseurs créaient les mouvements par pur instinct et intuition.

Néanmoins la raison trouve sa place dans la danse au sens où elle est partagée aujourd'hui. Le fait de suivre un cours implique une prise de conscience des mouvements, dans la mesure où la pédagogie s'articule autour d'une politique de « déconstruction » qui légitime une série de cours spécifiques indispensables à la synthèse afin que la danse redevienne un phénomène organique et maîtrisé dans sa globalité. C'est avec d'autant plus de sens que la raison unie aux sentiments devient une entité. Personnellement, l'intuition guide les sentiments et la raison les contrôle. La difficulté de cette union (peut-être est-ce même une généralité ?) réside probablement dans le dosage entre les deux : un danseur qui ne canalise pas son émotion aura du mal à maîtriser sa création. A l'inverse l'excès de contrôle assèche et dévitalise l'interprétation.

Je conçois la danse comme une conséquence de la musique, venant du cœur, relayée par le corps et contrôlée par l'esprit.

La danse de couple

Pour élargir la notion de danse, on peut considérer tout particulièrement la danse de couple qui associe l'homme et la femme en une interaction complice. Pour que cette collaboration soit harmonieuse, il faut au préalable que l'homme, à qui revient la responsabilité du guidage, ait l'obsession de transmettre un message clair, autrement dit un guidage précis et agréable. De même la danseuse a un rôle complémentaire où sa concentration joue un rôle essentiel pour rester à l'écoute des signes les plus infimes qui émanent du danseur guide. Ainsi un machisme où l'homme se complait dans un guidage approximatif rend souvent la danse brusque, car subie par la danseuse. Symétriquement, la danseuse au féminisme exacerbé qui rejette le guidage du danseur en y voyant systématiquement un esprit dominateur, rend la danse à deux impossible.

Mais aussitôt que les conditions psychologiques nécessaires sont assurées dans la réciprocité, on parle alors de danse en couple et, du combat de boxe on évolue dans un univers de suggestions où les corps dialoguent dans la fluidité.

Dès lors, tout ce qui est valable pour la danse au sens large est évidemment valable en couple, mais avec amplification, car la femme incarne une source d'inspiration supplémentaire. L'envie de danser est une tendance qui découle de la musique et l'envie de danser en couple est de surcroît, incontestablement liée à la femme ... Les femmes sont si belles et attrayantes qu'elles inspirent l'envie irrépressible de faire leur connaissance au-delà des mots. D'ailleurs la danse en couple recèle une forme de pudeur dans la mesure où elle permet que deux individus puissent mimer l'indicible, mettre en scène leurs sentiments, qu'il s'agisse d'un amour véritable ou d'un attrait passager. Or dans un monde où l'amour est tellement pillé et galvaudé, qu'on ne sait plus s'il s'agit d'un feuilleton ou d'une recette de cuisine, les gens qui cultivent encore le talent de danser à deux, ne constituent au fond qu'une troupe rescapée d'un phénomène de mode qui redonnent à l'art de séduire une touche d'authenticité. Ainsi la danse à deux est souvent le théâtre de la quête amoureuse où la multitude d'enchaînements chorégraphiques alliés à une infinité d'émotions permettent de nuancer merveilleusement les sentiments amoureux.

A l'heure actuelle, la danse de couple redevient un loisir à la mode. En effet, cela reste un des meilleurs moyens pour se retrouver dans les bras d'un(e) inconnu(e). Il suffit d'une danse partagée pour que presque tous nos sens soient en effervescence ! Progressivement le mystère des deux inconnus se déchire, les âmes se dénudent, la musique emporte l'un et l'autre et si sixième sens il y a, il a certainement sa place dans ce moment unique où la conjugaison des sens touche, catalyse la rencontre des instincts et la fusion des sentiments.
Julien Cogordan